Pourquoi et comment renoncer à un projet ?

La théorie de la terre brûlée

 

J’ai supprimé un texte de 40 pages. Cela te surprend ? Logique, puisqu’on ne parle presque jamais de toutes les œuvres inachevées que les artistes laissent derrière eux. Pourtant abandonner un projet n’est pas toujours un échec. Abandonner un projet, ce n’est pas renoncer à l’écriture. 

Branches et souches coupées dans un paysage déboisé
Photo : Matt Palmer / Unsplash

Pourquoi ? Reconnaître les bonnes raisons pour renoncer

L’écriture d’un roman, ou de tout autre projet long, est une tâche longue, solitaire, ingrate et merveilleuse. Durant ce marathon, les doutes, la lassitude et les peurs finissent par surgir. Cela fait partie du processus. Alors, comment distinguer un obstacle d’une impasse ? 

Même lorsque l’on sait que l’on doit passer à autre chose, renoncer est difficile. J’ai travaillé un an à un roman qui me plaisait beaucoup avant de me rendre compte que cette histoire ne fonctionnait pas. Il ne s’agissait pas d’un texte qui avait besoin d’être repris ou retravaillé, il s’agissait d’une histoire qui ne m’intéressait plus du tout. Renoncer a été difficile, mais ne pas le faire n’aurait pas laissé la place à l’idée suivante, celle pour laquelle je suis en train d’écrire un deuxième tome. 

Le temps est notre allié. Accepter de mettre son projet sur pause pendant quelques semaines ou quelques mois, c’est prendre le recul pour savoir ce que l’on veut vraiment. Est-ce que j’ai seulement besoin de relancer le projet ? Est-ce que ce projet a encore du sens pour moi aujourd’hui ? Si la perte d’envie est durable, si tu n’as pas une vision claire malgré le temps passé à le retravailler ou si tu stagnes techniquement, mettre ce projet de côté est sans doute la meilleure chose à faire. Cela reste difficile et l’on oublie aussi souvent que toute histoire n’est pas bonne à raconter. 

Toutes les histoires ne sont pas bonnes à écrire

Deux cas reviennent souvent chez les écrivains : le premier projet important et le roman que l’on écrit pour raconter une blessure. 

La première histoire est un premier amour

Beaucoup d’entre nous se sont tournés vers l’écriture grâce à un projet en particulier. Une histoire que l’on rêve de raconter… Parfois, cette idée devient un premier roman, parfois, elle devient le premier renoncement. Mais accepter l’idée de lâcher cet idéal est compliqué et douloureux. Comme ce premier chagrin d’amour, à quinze ans, quand on est persuadé que l’on ne tombera plus jamais amoureux.

Il arrive aussi que ce grand projet soit trop grand pour nous, qu’il demande plus d’expérience, de technique, de maturité. On renonce alors pour travailler sur d’autres idées, le temps d’apprendre, de progresser et de grandir. Et, un jour, on dispose enfin des bons outils et de la sagesse nécessaire pour mener à bien ce désir que l’on porte depuis longtemps. 

Le roman « médicament »

L’écriture peut vraiment aider à gérer une souffrance, mais l’idée que c’est une thérapie peut être dangereuse. Pendant longtemps, j’ai cru que je devrais témoigner de mes traumatismes. Après tout, moi qui écris, il serait logique que je me serve de mes compétences pour parler de certains sujets difficiles. Si tu es dans ce cas, que tu essaies d’écrire ton histoire pour exorciser un traumatisme, l’écriture risque de devenir une souffrance. Oui, l’écriture est souvent inconfortable, et ce n’est pas un problème, mais l’écriture ne devrait pas être une douleur constante. Si un projet réactive la souffrance d’hier et que celle-ci a des conséquences aujourd’hui dans d’autres domaines de ta vie (perte de sommeil, manque d’appétit, symptômes de dépression), alors il te fait du mal, il ne te guérit pas. 

Parfois renoncer à ce projet, prendre le temps de guérir, avec éventuellement l’aide d’un professionnel, c’est vital. Une fois les blessures cicatrisées, il sera toujours possible de raconter cette histoire, sans, cette fois, se faire du mal. 

Pour résumer : toutes les histoires ne sont pas bonnes à écrire

L’inspiration est comme un muscle, plus on s’en sert et plus elle devient puissante. Aujourd’hui, il ne passe pas une semaine qui ne m’apporte son lot d’idées de roman. Quand elles me plaisent vraiment, je les écris dans un petit carnet que j’appelle mon laboratoire à histoires. Sur cent idées, trois ou quatre deviennent des poésies, deux ou trois se transforment en récit bref, une devient un projet de roman. Et je ne mène pas tous mes plans à leur terme. 

Le manque d’expérience peut nous pousser à croire que toutes nos idées doivent devenir un texte abouti. Non, les idées sont des possibilités. Apprendre à reconnaître lesquelles développer et lesquelles laisser de côté est une compétence que l’on maîtrise de mieux en mieux au fil du temps. 

Terre brûlée ou recyclage : que faire de nos projets inachevés ? 

Dans mon ordinateur, et sur mes sauvegardes, j’ai un dossier « Anciens projets ». Il contient quelques nouvelles bancales, deux romans inachevés et de nombreux poèmes inaboutis. Il m’arrive de piocher un personnage, une scène, un vers pour un texte qui, lui, sera abouti. Malgré tout, il y a eu aussi une longue nouvelle, une quarantaine de pages, que je n’ai pas archivée dans un dossier. Je l’ai supprimée. Définitivement. J’ai pris cette décision après plusieurs semaines à l’avoir mise de côté. J’ai attendu d’avoir assez de recul pour savoir pourquoi j’avais ce besoin d’utiliser la politique de la terre brûlée. 

Si tu as décidé de renoncer à un projet, prends le temps nécessaire avant de décider ou non de le supprimer. Tu peux choisir de le garder comme possibilité ou bien de le détruire, cela n’en fera jamais un échec. Ce n’est jamais du temps perdu, car nos projets abandonnés, inachevés ou bancals, font partie intégrante de notre apprentissage. 

Voitures abandonnées et envahies par la végétation
Photo : Nik / Unsplash

Écrire, c’est toujours choisir, donc renoncer. Jeter à la poubelle cette idée d’histoire, effacer cette scène qui ne fonctionne pas, supprimer cette fin qui ne convient plus. Brûler tout ce qui n’a pas de sens pour mieux cultiver ce qui fonctionne. 

Et toi ? As-tu des histoires que tu as renoncé à raconter ? Comme le gères-tu ? 

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